Un passé qui décidément ne passe pas

Un passé qui décidément ne passe pas
Antonio Muñoz Molina, Dans la grande nuit des temps,
Traduit de l’espagnol par Ph. Bataillon, Seuil 2012

Les premières pages. Octobre 1936. Dans la gare de Penn Station, à New York : « Je le vois d’abord de loin… » ; « Je le vois, grand, étranger, amaigri… » ; « je peux voir son visage qui se retourne… » L’auteur surveille, épie le protagoniste de son roman. Il lui fera bientôt les poches : des photos de ses enfants, de Judith, une lettre (« tes enfants et moi allons bien et sommes tranquilles ce qui par les temps qui courent n’est pas rien même si tu ne sembles pas t’être beaucoup préoccupé d’avoir de nos nouvelles… »), des clés dont on ne sait quelles portes elles ouvraient.
Fils d’un maçon et d’une femme de ménage, Ignacio Abel a étudié au Bauhaus et, devenu un architecte très coté, s’est vu confier un projet grandiose : construire la Cité universitaire de Madrid. Cependant, Ignacio vit mal la distance qui ne cesse de grandir entre ses humbles origines et son ascension sociale. Il vit aussi douloureusement la fêlure entre sa vie conjugale – une épouse issue d’une famille ancien régime, un beau-frère phalangiste – et le bouleversement sensuel provoqué par une jeune juive américaine d’origine russe, Judith Biely, où je ne peux m’empêcher de lire comme un lointain hommage à l’auteur du truculent et décousu Petersbourg d’Andrei Biély ; dans une loge du cinéma Europa, où ils se donnent rendez-vous à la première séance de l’après-midi, Ignacio « cherchait avidement ses mains dans la pénombre, la peau nue de ses cuisses au-dessus de la soie tendue des bas, le point délicieux où la boucle de jarretelle s’enfonçait légèrement dans la chair » – le veinard, il n’est pas de l’âge du collant !
En 1935, tout à ses idées de modernité, de démocratie, de légalité républicaine, l’architecte ne voit rien venir : que faire lorsque la normalité s’effondre et qu’il ne reste plus rien que le massacre, la terreur rouge, la terreur noire ? Que faire quand on est corrodé par le remords d’une liaison torrentueuse, de la fuite devant les convulsions de son pays ?
Pour autant, ce roman n’est pas un roman historique ; il se veut davantage : percevoir intimement ce qu’était la vie quotidienne dans une Espagne injuste, arriérée, fanatique – à l’école de Proust, le romancier a appris à regarder et à écouter. Il fallait à Muñoz Molina les dimensions d’un roman fleuve pour entremêler des histoires individuelles dans l’Histoire en train de se faire dans l’abjection, l’aveuglement, les idéologies irréconciliables. Des dizaines d’histoires : la conjugalité morne et morose d’Ignacio et Adela ; le professeur Rossman, qui fut l’un des éblouissants maîtres d’Ignacio au Bauhaus et, Juif exilé, réduit à vendre à la sauvette des stylos de pacotille ; un fidèle contremaître d’un socialisme exemplaire ; des personnages historiques éclairés en fin de volume par un précieux index.
Et l’amour fou qui se déchaîne en même temps que se déchaînent les passions politiques. C’est pour Judith (arrive-t-il qu’un lecteur s’éprenne d’une héroïne romanesque aussi tendre, sulfureuse, inflexible ? J’en atteste : oui !), perdue puis retrouvée une seule nuit, enfin définitivement perdue, que l’architecte éprouve la douleur de l’exil au Nouveau Monde.
Il fallait au romancier traiter le temps non pas comme une coulée, fût-elle frénétique ; mais pratiquer d’incessants allers et retours, figer soudain les simultanéités, tenter des incursions vers le futur, puis faire machine arrière toute vers l’enfance et l’origine. Quitte à se répéter, à ressasser sans lourdeur, dans un mouvement spiralé qui creuse plus profond.
Muñoz Molina, né près de Jaén en 1956, journaliste et historien de l’art, membre de l’Académie royale espagnole, se partageant entre Madrid et New York, n’a pratiquement écrit, depuis Beatus Ille (1986), que des romans sur la mémoire. Celui-ci, autre mémorial, n’y allons pas par quatre chemins, est un chef-d’œuvre déchirant où s’entrecroisent fuites, exils et vies tronquées, où nous sont restitués les sons, les odeurs, les émotions, les peurs, les controverses politiques et morales, les renoncements d’un Madrid assiégé, comme un passé qui décidément ne passe pas.
Pol CHARLES