Mientras duermes

Puente 148(2012)

Le cinéma, lieu de tous les fantasmes, même les plus fous ? Il y a tout lieu de le croire au vu du dernier film de Jaume Balagueró, dont le titre français, « Malveillance », moins concret, se veut apparemment plus moral que l’original…Il n’empêche. Le sujet traité par le réalisateur de REC (dont nous avons déjà parlé dans nos colonnes) est sans équivoque (si l’on ose dire) : qui n’a pas rêvé de s’introduire chez sa voisine, ou son voisin de palier, pour lui tenir compagnie durant la nuit ? C’est ce que réalise, sous nos yeux, intrigués d’abord, puis progressivement horrifiés, un certain César, concierge de son état d’un immeuble à appartements à Barcelone, et vivant dans un état de délabrement psychologique assez lamentable : seul, profondément envieux, misanthrope, sadique et suicidaire. De quoi constituer un dangereux personnage en proie à des obsessions peu reluisantes…Certes, il va nous apparaître repoussant, tant ses stratagèmes sont abjects et ses victimes innocentes. Et pourtant… Comme son fantasme est fascinant… s’il était convenable, ou du moins convenablement et joliment pratiqué. On en revient ainsi à ce pouvoir exorbitant et si ambigu du cinéma: projeter avec éclat sur l’écran nos désirs les plus intimes, conférer à un héros ou à son contraire, un pouvoir quasi sans limites, changer avec élégance l’ordre des choses, la morale, les lois, les convenances, l’ordre social, briser habilement les tabous, les peurs, les petites censures qui nous tenaillent quotidiennement. Qu’on se rappelle certains très jolis films qui ont bousculé nos mentalités et fait éclater la monotonie de la vie conjugale ou sentimentale : « Un Homme et une Femme », de Lelouch, « Jules et Jim » de Truffaut, « Sur la Route de Madison » de Eastwood. Nous pourrions en citer cent, mille, de ces envoûtants films de l’ombre qui ont mis en lumière notre soif de changement, de liberté, de plaisir retrouvé… Dans ce cas-ci, la laideur du personnage principal, remarquablement incarné par Luis Tosar, le visage si pathétique de sa victime, magnifique Marta Etura, nous protègent par bonheur de nous-mêmes. Jamais, au grand jamais, nous n’imiterions un tel comportement, n’est-ce pas ? Il s’agit bien d’un film d’horreur, avec ses gros plans hideux (formidables images de Pablo Rosso), ses plongées effrayantes dans les profondeurs d’un bâtiment vieillot (on retrouve la manière fulgurante de l’auteur de REC à saisir les angles de vue les plus dérangeants), ses gestes et ses répliques immondes, cet univers du glauque et du vice qui nous révulsent forcément. Même le dénouement qui ne parvient pas à être édifiant… Un rien moral, à peine émouvant seulement…si brièvement…
On s’en retourne donc vite chez soi, très inquiet de retrouver ses voisins… Qui sait ? Peut-être ont-ils les mêmes lubies que l’affreux César ? Mais nous, ne sommes-nous pas tous les voisins de quelqu’un, des malades de quelque chose ? Allons donc ! Tout ceci n’est que du cinéma ! Du très bon cinéma espagnol. Il n’y a pas que les géniales élucubrations d’Almodóvar… Celles, plus prosaïques de Balagueró, ne sont pas tristes non plus… Ah ! Vous aussi, vous avez trouvé cela plaisant ?…

Michel DUCOBU