Jorge Semprún

Puente 146(2011)

El 7 de junio pasado murió el autor de tantos libros que leímos con emoción y encanto.

Sus obras, ya sean novelas o guiones cinematográficos, aparecen, en primer lugar, como guardianes de la memoria de nuestro tiempo.
No olvidemos que participó, hace poco, en Les chemins de la mémoire, el documental belga de José Luis Peñafuerte sobre las fosas de la guerra civil española.

Era también un humanista preocupado por problemas de hoy, como la solidaridad y la libertad en la Unión Europea.

Pero a veces nos asombra la vida de Jorge Semprún.

¿ Cómo un joven tan brillante, perteneciente a una clase social tan acomodada, en vez de seguir una carrera universitaria clásica tuvo el valor de entrar en la resistencia contra el nazismo y sufrió año y medio en un campo de concentración?

Y después de la guerra, ¿por qué mantuvo su adhesión al partido comunista español, cuando ya se sabía que existían campos de concentración en la Unión Soviética, a pesar de que se pueda comprender que su compromiso político le haya permitido luchar clandestinamente en España contre el franquismo?

Esta actitud, escribe Jean-Paul Marthoz en el periódico belga Le Soir (14/6/2011), nos muestra que para Semprún la vida es una elección (la vie est un choix). «Nous tous qui allions mourir avions choisi la fraternité de cette mort par goût de la liberté», dice en la novela L’écriture et la vie.

Un libro reciente de Gérard de Cortanze: Jorge Semprun, l’écriture de la vie (Gallimard, 2004), ilustrado con varias fotografías y completado por una bibliografía, está compuesto de reflexiones y de entrevistas realizadas entre 1980 y 2000; también puede responder a nuestras preguntas sobre el autor de Le grand voyage y sobre su rica obra, nacida de compromisos que a veces parecen tan contradictorios.

Haré la reseña de este libro en francés, lengua de Gérard de Cortanze, y de la gran mayoría de los escritos de Jorge Semprún.

Madrid, ville d’origine de Semprun, et son Musée du Prado , apparaît comme «un des pivots de la mémoire et des paysages madrilènes», selon l’auteur, qui retrace l’histoire de l’Espagne au 20e siècle: guerre civile, franquisme, puis transition et évolution vers la démocratie, qui résistera au le putsch du colonel Tejero en 1981.

Pour Semprun en effet, la notion de perspective historique est indispensable, surtout à une époque où les medias ne nous présentent que l’image, l’instantané.

Il évoque aussi la «movida» des années 80 , le paysage culturel de l’Espagne démocratique et son intégration dans la Communauté européenne.

L’autobiographie est évidemment au centre de ce livre, comme des œuvres de Semprun: exil familial vers les Pays-Bas puis la France en 1937, séjours clandestins du militant communiste sous de nombreux pseudonymes , dont Federico Sanchez, en Espagne entre 1953 et 1962, date où il écrit «une bonne moitié», dit-il, du Grand Voyage qui sera publié en 1963.
Exclusion du PCE en1964, puis période de création féconde jusqu’au dernières années de sa vie, sans oublier sa carrière de ministre de la Culture dans le gouvernement de Felipe Gonzalez entre 1988 et 1991.

On remarquera que la période de la déportation à Buchenwald est peu évoquée, peut-être parce qu’elle est le sujet de nombreuses œuvres de Semprun, et qu’elle a été souvent commentée.

Gérard de Cortanze interroge aussi J. Semprun sur d’autres sujets, peut-être moins connus du lecteur, comme par exemple la perte plus ou moins volontaire de la mémoire du passé dans son pays. «Dans l’Espagne de 1988, il n’y a eu ni épuration, ni commissions d’enquête, ni polémique massive autour de la guerre civile de 1936-1939, qui reste l’événement majeur de ce siècle», écrit en effet J. Semprun dans Federico Sanchez vous salue bien , en 1993.

Cet avis est partagé par l’écrivain Javier Marías, interviewé également par G. de Cortanze à la même époque. «L’Espagne est un pays qui a perdu la mémoire, et peut-être, à la différence du reste de l’Europe, volontairement…»
Toutefois, J. Semprun croit, comme J. Goytisolo, à qui G. de Cortanze a posé la même question, que l’Espagne est enfin prête pour un » libre examen de conscience»

En 2011, nous savons que beaucoup de recherches ont été réalisées en Espagne, comme dans beaucoup d’autres pays, dans le but découvrir la vérité sur le passé proche; citons par exemple en Espagne la «Ley de Memoria histórica» de 2007 sous le gouvernement Zapatero.

Abordons maintenant les autres thèmes intéressants du livre.

Le film d’Alais Resnais, La guerre est finie, réalisé en 1966, sur un scénario de Semprun, (et interdit au Festival de Cannes), permet à ce dernier de réfléchir à sa vraie identité sous les noms d’emprunt et à son action clandestine: «La malheureuse Espagne, l’Espagne héroïque, l’Espagne au cœur, j’en ai par-dessus la tête. L’Espagne est la bonne conscience lyrique de toute la gauche: un mythe d’anciens combattants. En attendant, quatorze millions de touristes vont passer leurs vacances en Espagne. L’Espagne n’est plus qu’un rêve de touristes ou la légende de la guerre civile. Tout ça mélangé au théâtre de Lorca, et j’en ai assez du théâtre de Lorca: les femmes stériles et les drames ruraux, ça suffit comme ça! Je n’ai pas été à Verdun, moi, et je n’ai pas été à Teruel ni sur le front de l’Ebre. Et ceux qui font des choses en Espagne, des choses vraiment importantes.., ont vingt ans et ce n’est pas notre passé qui les fait bouger, mais leur avenir… Trente ans sont passés et les anciens combattants m’emmerdent.»dit un des personnages du film qui est son porte parole.

Cette interrogation sur l’identité et le chemin parcouru se poursuit à travers toute l’œuvre de Semprun, étayée par la mémoire retrouvée, après des moments d’occultation. C’est le sujet de L’écriture ou la vie publié en 1994.

La langue, composante majeure de l’identité, et les raisons de l’usage du français dans tous ses livres sauf deux, sont évidemment abordées: «la méfiance vis-à-vis de «la rhétorique castillane», pour une langue qui a une très grande force, une très grande autonomie et qui se met à parler toute seule très vite et qui vous échappe encore plus vite… Il faut casser constamment ce recours à la facilité…Le français est une langue idéale pour qui veut prendre ses distances; une langue abstraite, précise, avec une grammaire tellement rigide…Il y a en fançais une discipline de la langue. Dans une certaine mesure, même Céline écrit académiquement. Oui, cette distance m’est très nécessaire…». Mais Semprun évoque également, bien sûr, l’éloignement de l’Espagne pendant de longues années, et l’impossibilité qu’il y aurait eu de publier ses livres en espagnol sous le franquisme.Il aborde aussi le cas d’autres écrivains espagnols bilingues comme le basque Bernardo Atxaga et le catalan Pere Gimferrer.

Cette sorte de «schizophrénie» de certains exilés espagnols partagés entre leur langue et le français d’adoption est le sujet d’un roman moins lu de Semprun, L’Algarabie.

Dans d’autres chapitres qui intéresseront les professeurs de littérature, Semprun analyse L’espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas de Hemingway, romans ayant tous deux pour arrière-plan historique la guerre d’Espagne.

L’on sait que réalité historique, fiction et autobiographie sont étroitement mêlées dans l’oeuvre de Semprun.

¡Que me quiten lo bailado! est une mystérieuse expression espagnole que le DRAE explique ainsi: «fr.fam. con que una persona indica que, sean cualesquiera las contrariedades que hayan surgido o puedan surgirle, no pueden invalidar el placer o satisfacciones ya obtenidas.»

C’est la phrase finale de deux de ses livres (L’Algarabie et Federico Sanchez vous salue bien) et Semprun l’explique ainsi à Gérard de Cortanze, après avoir évoqué sa brève carrière politique: «Personne ne pourra m’interdire d’être ce que j’ai été: déporté, militant, écrivain, amant, etc. Cette expérience-là, ces expériences-là, je les ai vécues de façon complètement autonome. Je n’ai été le ministre de personne.»

Cet écrivain qui se dit «apatride, bilingue et schizophrène» affirme également:»Ma seule «maladie» est sans doute un égocentrisme puissant qui me permet de supporter toutes ces identités différentes…».
Nos lectures-ou nos relectures- n’en seront que plus passionnantes.
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Recordemos que J. Semprún fue objeto de varios artículos en Puente. Algunos ejemplos:

N° 79, diciembre de 1994: Jorge Semprún en Bruselas (debate entre él y el autor belga Pierre Mertens). Reseña de Josine Cancelier.

N° 104 y N° 105, enero y marzo de 2001: Jorge Semprún en la Feria del Libro de Bruselas en 2000. Artículos de Josine Cancelier, con la participación de Christine Defoin.

N° 119, diciembre de 2004: Veinte años y un día. ( Libro escrito en español) Reseña de Rodolphe Stembert.

JOSINE CANCELIER-MAHY