En passant par Guernica

Dimanche 12 juillet 2009, cinq heures de l’après-midi. La touffeur qui règne sur la ville rend plus lourds encore les battements des cloches de Santa- Maria. Assis sur un banc du Parque de los Pueblos de Europa, un vieillard dodeline doucement du béret. 1937. Quel âge avait-il alors ? Cinq ans, six ans ? De quoi se souvient-il ? De peu de chose. De rien peut-être, sinon d’une vie passée à essayer de ne plus se répéter ce qu’on lui a raconté. Toute sa famille écrasée sous les bombes, les trois-quarts de la cité détruits, incendiés, réduits en cendres. Un jour de marché dominical, à cinq heures de l’après-midi. Toutes les vingt minutes, les orages de feu surgissant des quatre collines qui forment l’horizon de Guernica. Trois heures ont suffi pour lui briser son avenir, lui creuser un passé trop lourd à porter. Un passé qui gémit sur ses épaules basses, comme la vieille poutre du clocher de l’église, épargnée par les Junker.
Un quart d’heure plus tard, un peu plus loin dans le parc, la passerelle franchie, devant les sculptures monumentales de Chillida et de Moore. Salement rouillées et taguées. Un groupe de jeunes y sont affalés parmi les canettes et les sachets de chips. On rigole fort, on prépare la prochaine sortie en se racontant les exploits du week-end précédent.
Je n’ai l’envie de parler à personne. Ni à l’ancêtre songeur ni aux gominés hilares. Le premier ne veut plus parler. Il ne veut plus que ruminer sa vie en silence, la vie qu’il a dû reconstruire tout seul. Peut-être même vient-il d’ailleurs ? Peut-être pense-t-il à tout autre chose, à sa petite pension qui est insuffisante, à sa prostate qui le fait souffrir, à ses petits-enfants qui ne lui téléphonent plus ?
Les autres, les branchés du coin, me répondraient en ricanant : « Hitler, connais pas ! Nous, on vit en 2009, on est en vacances et on veut s’éclater. Alors, dégage ! Prends ta petite photo et…basta ! »
Guernica, cinq heures et demie, les cloches se sont tues. Il est temps de passer ton chemin, sinistre pèlerin. Là-bas, sous le puente de Renteria, la ria coule tranquille vers la mer. Sous les bombes, il y a la plage de Mundaka.

Michel DUCOBU