Interview de Grégoire Polet

Puente 121(2005)

Josine Cancelier : Grégoire Polet, vous avez vingt-sept ans et votre premier roman, Madrid ne dort pas, vient de paraître en janvier 2005 chez Gallimard. Voulez-vous nous expliquer votre parcours ?

Grégoire Polet : J’ai fait mes études gréco-latines au collège Martin V. C’est en Romanes (à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve) que j’ai commencé à étudier l’espagnol, à partir de la première candidature. Après avoir suivi des « cursos de verano » à Salamanque, j’ai obtenu un « Erasmus » qui m’a permis d’étudier à Cáceres pendant quatre mois. Ce furent des séjours enrichissants, malgré la difficulté qu’il y avait à harmoniser les programmes universitaires belge et espagnol, lors du programme Erasmus.
J’ai ensuite passé un an et demi à Madrid, pour y effectuer des recherches à la Bibliothèque Nationale d’Espagne.
Je suis maintenant chercheur à l’U.C.L. ; je travaille sur le sujet : « Intertextualité dans la littérature espagnole contemporaine, en particulier chez Juan Goytisolo et José Angel Valente. »

J.C. : Parlons d’abord du titre : Madrid ne dort pas.

G.P. J’aime les villes en général et je crois bien connaître la capitale de l’Espagne, car j’y ai vécu et j’ai connu tous les aspects de la vie quotidienne : transports, courses, rapports avec l’administration, soins de santé…comme un citoyen espagnol. J’y ai également noué de nombreuses amitiés.
Dans mon livre, je décris les aspects modernes de la grande ville : par exemple la pub et les marques de vêtements, de sacs, de voitures, qui sont présentes partout. Sans oublier le terrorisme, qui fait aujourd’hui partie de la réalité urbaine.
D’autre part, l’action du livre se passe la nuit, mais les personnages ne dorment pas, ou très mal et peu de temps.

J.C. Vous évoquez magnifiquement des parcours et des lieux ; on a plaisir à les retrouver sur un plan de Madrid ! Mais revenons au début : l’épigraphe No perdamos la perspectiva : un hommage à La Colmena de C. J. Cela ?

G.P. Oui. Je l’admire beaucoup. J’ai voulu représenter comme lui une communauté de personnages unis par des liens sociaux, amicaux, professionnels, ou de voisinage. Mais évidemment, le ton est différent.

J.C. Ce n’est plus le Madrid affamé de 1942 !

G.P. Non, et mon roman n’a pas la cruauté et la noirceur de l’œuvre de Cela – même si, malgré sa « mala leche », l’auteur se montre parfois tendre à l’égard de certains personnages de la communauté humaine qu’il a créée.

J.C. Que dire de la perspective-ou des perspectives-dans votre livre ?

G.P. C’est celle d’un narrateur omniscient, qui se situe entre l’extrême distance et l’extrême proximité à l’égard des personnages : le livre est écrit à la troisième personne, le narrateur est avant tout un observateur qui ne commente pas, ne juge pas, mais parfois, on entre vraiment dans la tête d’un personnage, et l’on est proche du monologue intérieur.

J.C. Dans ce faux polar, il n’y a pas de vrais méchants. Est-ce à dire que vous avez un parti-pris de sympathie à l’ égard des personnages ?

G.P. Oui, même vis-à-vis du journaliste Federico García García : il est menteur, indiscret et prétentieux , mais c’est un fonceur qui a un appétit vorace.

J.C. Dans cette enquête policière très vivement menée, y a-t-il aussi un aspect autobiographique ?

G.P. Philippe Couvreur, le jeune auteur qui espère voir publier son roman, est proche et loin de moi à la fois : il n’a pas mon physique ni mon caractère ; il ressemble à un de mes amis madrilènes. Mais par exemple, j’ai donné à son domicile l’adresse que j’avais à Madrid : 67 Calle Lagasca, appartement 308.

J.C. Les points de vue varient en fonction des nombreux personnages mais aussi de l’endroit où ils se trouvent : un photogaphe à un balcon oriente son objectif vers la rue ; un passionné d’astronomie scrute le ciel au télescope ; dans un hélicoptère, un cinéaste prend des photos de Madrid ; un ouvrier de la Telefónica observe les passants depuis une tranchée… avez-vous pensé au cinéma en écrivant votre livre ?

G.P. Ce n’est certainement pas un scénario, même si il y a beaucoup de dialogues. Mais c’est une sorte de caméra muette qui permet de montrer la ville et les gens sous divers angles. Montrer, avec une apparence d’objectivité, plutôt que de faire de l’introspection. Ce n’est évidemment pas un roman psychologique. Cela n’empêche pas un lecteur attentif de découvrir certains non-dits qui peuvent éclairer les liens entre les personnages ou leurs motivations. On connaît la phrase « Il y a des choses qu’on dit pour qu’on comprenne et des choses qu’on dit pour ceux qui comprennent ». L’intrigue policière n’est pas le but principal du livre.

J.C . Parlons du temps dans le livre : n’est-il pas essentiel ?

G.P. L’action se passe entre cinq heures du soir et cinq heures du matin. Ces douze heures permettent de passer d’un personnage à l’autre en maintenant un rythme rapide et aussi, à deux reprises, de remonter dans le temps pour présenter des actions simultanées. Cela donne l’impression d’un infini non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace, malgré l’unicité de lieu et la brièveté du temps écoulé.

J.C. Votre roman est aussi drôle : situations burlesques, poème involontairement comique d’un vieil auteur, espoir naïf de jeunes écrivains et réactions désabusées d’un vieil éditeur. C’est, sur le ton de la comédie, le dynamisme de la jeunesse opposé au vieux monde ?

G.P. Oui, mais j’ai aussi voulu les opposer aux jeunes actuels qui me paraissent timorés. Philippe Couvreur, Céline, Letizia, ont une énergie – peut-être naïve – qu’on ne trouve pas souvent dans la réalité d’aujourd’hui.
D’autre part, les titres des trois parties : « la donne », « le jeu », « la levée », annoncent les diverses étapes de l’action sur le ton du jeu, du divertissement.

J.C. C’est un premier roman ; vous ne connaissez pas vos lecteurs. Mais qu’attendez-vous de votre public ?

G.P. Surtout de la confiance. J’aime la littérature – les nombreuses références artistiques en témoignent- et je travaille beaucoup la forme de ce que j’écris. J’espère que l’ histoire « passe la rampe », qu’elle donnera du plaisir à lire, mais que le lecteur attentif découvrira aussi ses richesses cachées !
Le livre connaît un bon accueil de la critique en général. C’est de bon augure pour la suite !

Interview réalisée par Josine CANCELIER-MAHY