Croiser le fer avec Don Quichotte

Puente 147(2011)

Comment ? En faisant connaissance avec son « maître du chalumeau » qui lui a redonné vie et grande allure de fer : le sculpteur catalan Julio Gonzales. Où ? A Paris, par exemple (Musée d’Art Moderne), à Madrid (Museo Nacional Reine Sofia), à New York (Museum of Modern Art) ou encore à l’Institut d’Art Moderne (IVAM) de Valence où nous l’avons redécouvert, cet été. Une splendide installation dans un musée spacieux et parfaitement éclairé, où le travail du sculpteur (et du peintre aussi) est réparti en plusieurs salles, qui portent les noms suivants (en espagnol forcément, alors que les titres des œuvres sont en français…) : De Barcelona a Paris / La nueva escultura. Planos y volúmenes / Dibujar en el espacio / La materia. La sombra. El sueño / Tiempos de guerra. Toute une vie en cinq chapitres ! Né en 1876, à Barcelone, le fils du ferronnier d’art Concordio Gonzales, part pour Paris, en 1900 et s’installe dans le Montparnasse cosmopolite et artistique d’avant-guerre. Il aura connu, avant de quitter son pays, le célèbre café Els Quatre Gats où il aura fréquenté Picasso, avec qui il va travailler plus tard en France. Dans la capitale française, le jeune Catalan va subir toute une série d’influences (Gauguin, Rodin entre autres) mais il va surtout s’initier, après s’être engagé chez Renault, à la technique de la soudure oxyacétylénique qu’il va intégrer dans ses créations. On glosera beaucoup, dans le milieu des critiques, sur les rapports entre Picasso et Gonzalez : qui a marqué l’autre ? L’un et l’autre, sans contredit. Picasso par son génie de la forme ; Gonzalez par sa virtuosité technique. Mais le « savoir fer » de ce dernier a dû lui inspirer un certain nombre de figures tout à fait originales. Il y aura des œuvres remarquables comme le Don Quichotte, La Tête au Miroir, Les Amoureux, L’ Homme Cactus et, cette figure extrêmement émouvante, conçue à la mémoire des victimes de la Guerre Civile : La Montserrat, qui fut exposée au Pavillon d’Espagne, avec le Guernica de son ami, lors de l’Exposition universelle, à Paris, en 1937. Considéré comme le fondateur de la sculpture en fer moderne, cet humble et grand travailleur va influencer à son tour des maîtres comme Chillida, César ou David Smith, lequel déclarera que l’art pouvait naître aussi de l’acier qui ne signifiait jusqu’alors que labeur et pouvoir financier.
On reconnaît facilement une œuvre du sculpteur catalan : toute en plaques, en tiges soudées et hérissées, elle forme toujours une combinaison habile et inédite entre le vide et le plein, l’arrondi et la pointe, la sensualité et la sobriété. Moderne, audacieuse, et en même temps familière, humaine, presque artisanale. Picasso disait de lui qu’il travaillait le métal comme « une motte de beurre ». A l’outil pointu, acéré, inquiétant parfois, mais avec humour très souvent et amour. L’amour du métier et de l’humanité qu’on retrouve chaque fois dans ses toiles et ses pastels que l’on peut admirer également dans les collections de l’ IVAM.
L’artiste s’éteignit durant la guerre, en 1942, suite à une attaque cardiaque, laissant derrière lui une œuvre capitale, que l’on rangera entre le cubisme, le surréalisme et… le réalisme le plus vrai et le plus poétique qui soit.

Michel DUCOBU